"A quinze ans, pour un mètre soixante-dix, je pesais trente-deux kilos.
Mes cheveux tombaient par poignées. Je m'enfermais dans la salle de bains pour regarder ma nudité: j'étais un cadavre. Cela me fascinait. [...] Mes parents étaient furieux. Je ne comprenais pas pourquoi ils ne partageaient pas ma joie.. [...] Cela valait la peine, alors, de s'observer dans le miroir: j'étais un squelette au ventre hypertrophié. C'était si monstrueux que cela me ravissait. [...]
A quinze ans et demi, une nuit; je sentis que la vie me quittait. Je devins un froid absolu. Ma tête accepta. Il se passa alors une chose incroyable: mon corps se révolta contre ma tête. Il refusa la mort. Malgré les hurlements de ma tête, mon corps se leva, alla dans la cuisine et mangea. Il mangea dans les larmes, car ma tête souffrait trop de ce qu'il faisait. Il mangea tous les jours. Comme il ne digérait plus rien, les douleurs physiques s'ajoutèrent aux douleurs mentales: la nourriture était l'étranger, le mal.
Le mot "diable" signifie: " ce qui sépare". Manger était le diable qui séparait mon corps de ma tête. Je ne mourus pas. J'aurai préféré mourir: les souffrances de la guérison furent inhumaines. La voix de la haine que l'anorexie avait chloroformée pendant deux ans se réveilla et m'insulta comme jamais.
Et il en allait ainsi chaque jour. Mon corps reprit une apparence normale.
Je le haïs autant qu'on peut haïr..."
On m'avait dit: "Toi, tu devrais lire ce livre!"...Et je crois que cet extrait m'a vraiment fasciné...
Extrait de Biographie de la faim.
Amélie NOTHOMB